En ce dimanche 29 juin 2008, fête des apôtres Pierre et Paul – chefs et fondateurs de l’Eglise – au cours de la messe célébrée à 10h30 par le cardinal Danneels, archevêque de Malines-Bruxelles, seront bénis les nouveaux vitraux de la basilique Saint-Julien de Brioude.

Homélie du Cardinal Godfried Danneels :

 » Monseigneur, Frères et Sœurs,

© Joël Damase

C’est aujourd’hui une grande fête pour l’Eglise. Elle célèbre le martyre et la mort de deux grands apôtres, les deux piliers sur lesquels est fondée l’Eglise : Pierre et Paul. Unis dans la vie en ayant prêché le même Evangile, l’un aux juifs, l’autre aux païens – c’est à dire à nous – ils ont été unis dans la mort, martyrisés tous les deux à Rome. Les Apôtres ont vécu il y a deux mille ans. Maintenant ils sont au ciel près du Seigneur et les douze, avec Pierre et Paul, se réjouissent tous ensemble. Ils ne sont pas morts : quelque chose est resté d’eux sur la terre dans l’Eglise : la grâce. La grâce des douze apôtres continue à vivre dans l’Eglise et à produire ses fruits.

L’Eglise est une barque qui vogue sur l’océan de l’histoire humaine. Une barque !
Une barque a une coque qui lui donne fermeté, stabilité : c’est Marie qui porte en son sein le Christ total : l’Eglise. L’Eglise est avant tout et entièrement mariale. Mais dans une barque, il y a aussi un gouvernail qui détermine la direction, tient le cap, donne stabilité et fermeté : c’est Pierre. C’est le Pape et les évêques. Dans l’Eglise, la grâce de Pierre reste pour toujours la grâce de la direction, du gouvernement, la grâce de celui qui tient le gouvernail pour que nous ne nous éloignions pas de notre but.

Mais une barque a aussi une voile qui capte le vent, qui sent d’où il vient, qui fait avancer et s’y adapte. La voile, c’est Saint Paul, la grâce de Saint Paul ; elle tient dans la force et la capacité d’adaptation de l’Eglise : sentir ce qui est en train de venir, comme Paul avait senti que c’était désormais pour les païens et le monde entier que le Christ était venu et pas uniquement pour les juifs. Il avait une force d’adaptation, une sensibilité aussi de son époque. L’Eglise aussi a besoin d’une grâce d’adaptation. C’est la grâce de Paul qui reste dans l’Eglise et dans le concile ; Vatican Il en est un exemple, une preuve, L’agiornamento, c’est Saint Paul dans l’Eglise.

Il y a aussi Saint Jean dont la grâce reste, elle aussi, dans l’Eglise. Saint Jean c’est la flamme, c’est l’Amour. Une barque est pour ainsi dire attirée, et elle désire le port d’arrivée. Elle aime l’arrivée. C’est Jean avec sa prière, avec son cœur, avec son amour. Dans l’Eglise ce sont les contemplatifs et les contemplatives qui gardent la flamme de cet amour désir qui habite la barque. Elle sait où elle va, et elle a la nostalgie d’arriver le plus vite possible. Elle brûle les étapes : telle la grâce de Saint Jean.

Mais une barque doit être ferme, bien faite, puissante avec une bonne armature pour ne pas faire naufrage, avec un sens réaliste des vagues, car les vagues sont dures de temps en temps. C’est Saint Jacques. Saint Jacques est celui qui met de l’ordre, l’apôtre du droit qui rappelle qu’être pieux sans maîtriser sa langue n’est qu’illusion ! Saint Jacques, c’est l’apôtre et la grâce du droit canon, du droit dans l’Eglise, de la fermeté, de la justice, de l’équilibre. Saint Jacques dans l’Eglise, c’est la grâce du réalisme, pour ne pas se perdre dans des rêves, pour bien tenir des deux pieds sur terre.

© Joël Damase

Et puis il y a une grâce à laquelle sans doute vous ne pensez pas. Pour avancer, la barque a besoin d’un moteur et d’essence. C’est à dire d’une certaine logistique. Ces deux apôtres qui dans l’Evangile sont toujours les gens de la logistique, c’est Philippe et André. Quand on n’a plus rien à manger, c’est eux qui trouvent les cinq pains et les deux poissons. Quand avant la mort de Jésus les Grecs disent : « Nous voudrions voir Jésus », c’est André qui répond : «Je vais vous amener chez le Maître ». Et il amène les premiers Grecs près du Maître. Il y a ainsi beaucoup de grâces. Saint Pierre : la stabilité. Paul : l’adaptation. Jean : la flamme. Jacques : le réalisme. Philippe et André : le sens concret des besoins de tous les jours. Louons le Seigneur et rendons grâce, qu’il nous donne jusqu’à la fin des temps les grâces des différents apôtres qui restent parmi nous et en nous.

Mais l’Eglise n’a pas que les apôtres. Elle a aussi des gens qui actuellement et toujours s’occupent de sa bonne marche. Pour trouver Dieu il y aurait trois possibilités, trois chemins et trois portes : la vérité, la perfection ou la bonté, et la beauté. Pour arriver à Dieu on peut prendre la porte de la vérité, car Dieu est la Vérité suprême. Seulement à notre époque cette porte ne semble pas facile à franchir. Lorsque nous disons que Dieu est la suprême vérité, que répondent nos contemporains ? «Qu’est-ce que la vérité ? » Nous sommes tous des petits Pilate et sommes bloqués. Nous disons : «Oui, Dieu a la vérité. Mais qu’est-ce que la vérité ? Ce chemin demeure valable pour aller vers Dieu, mais il n’est pas facile de nos jours.  » Il était plus facile dans l’Antiquité.

Nous pouvons dire aussi : « Dieu est le Bien suprême, la perfection suprême ». C’est la porte de la Bonté, de la perfection, mais les gens répondent à leurs contemporains: «C’est bien, Dieu est parfait, mais moi je ne le suis pas et ça me décourage. Dieu est trop parfait pour moi, je ne peux pas y arriver ».

De nos jours la vérité rend sceptique, la perfection décourage, mais la Beauté quant à elle, désarme. Peut-être nos contemporains devraient-ils beaucoup plus prendre le chemin de la beauté pour arriver jusqu’à Dieu. Nous avons tant de choses belles dans l’Eglise depuis vingt siècles ! L’architecture, la musique, les deux tiers de la musique sont de la musique religieuse, les statues, la sculpture, la peinture et aujourd’hui ici, les vitraux du Père Kim. Accéder à Dieu par le chemin de la beauté ! Certains diront peut-être : c’est de l’abstrait. Est-ce bien chrétien l’art abstrait? Dieu ne s’est-II pas fait Homme? L’art chrétien ne devrait-il pas être la représentation de l’Homme puisque Jésus est l’image de Dieu et le grand chef d’œuvre artistique que Dieu a fait ? Peut-être … Mais le Père Kim avec ses vitraux est d’une simplicité, d’une humilité et d’une retenue telles qu’en nous montrant un chemin de simplicité et d’humilité, il parle d’une sorte d’incarnation de Dieu, non pas dans un corps humain mais dans la matière, dans la création, la lumière, le soleil, la couleur, la forme. Le Père Kim est tellement réservé, tellement humble qu’il n’ose parler de Dieu que dans le langage de la création : le feu, l’eau, l’air, la terre et la boue. C’est là que Dieu selon moi peut être présent en toute simplicité. C’est une présence muette. Remarquons que dans cette basilique Dieu a ajouté quelque chose à cette présence muette : un oiseau qui prête son langage aux vitraux, et il chante ici à l’intérieur de l’Eglise sans interruption. C’est la voix de la création. Ce n’est pas une voix humaine.

© Joël Damase

Et puis il y a la porte de la Beauté qui elle, à notre époque est peut-être la porte à favoriser. Je vais donner un exemple : Un jour pendant le carême il m’est arrivé d’assister avec des jeunes à un concert. C’était « La passion selon Saint- Matthieu » de Jean Sébastien Bach. Comme beaucoup d’autres, ils avaient toutes les questions du monde sur la vérité et sur la perfection. Je ne disais rien, et après le concert ils ne disaient rien non plus, à l’exception d’un : « Monseigneur, Dieu c’est ça ! » Pourquoi ? De nos jours la vérité rend sceptique, la perfection décourage, mais la Beauté quant à elle, désarme. Peut-être nos contemporains devraient-ils beaucoup plus prendre le chemin de la beauté pour arriver jusqu’à Dieu. Nous avons tant de choses belles dans l’Eglise depuis vingt siècles ! L’architecture, la musique, les deux tiers de la musique sont de la musique religieuse, les statues, la sculpture, la peinture et aujourd’hui ici, les vitraux du Père Kim. Accéder à Dieu par le chemin de la beauté ! Certains diront peut-être : c’est de l’abstrait. Est-ce bien chrétien l’art abstrait? Dieu ne s’est-II pas fait Homme? L’art chrétien ne devrait-il pas être la représentation de l’Homme ?

Et finalement, quel est le chef d’œuvre de beauté ici dans cette Basilique ? C’est vous même. Il n’y a pas de plus belle chose dans le monde, pas de plus belle œuvre d’art que vous, le corps humain, la personne humaine. Vous êtes le portrait même de Dieu vivant. Au-delà de toute statuaire, et au-delà de tout vitrail et au- delà de toute musique, c’est l’Homme vivant, Entre-temps demeure le temps de la miséricorde.  » 

La beauté, c’est vous, c’est vous-même. Vous allez peut-être me répondre : « Mais nous ne sommes pas beaux, nous avons notre laideur, nous avons notre péché, nous avons notre lèpre, nous ne sommes pas beaux. » La solution est alors d’aller vers ce bas-côté.  » Il y a là quelqu’un crucifié qui dit « Prêtez-moi votre lèpre, prêtez-moi votre laideur, je la porterai sur mon visage et sur mon corps et je vous rendrai beaux. » Il est là, il prend sur lui toute notre laideur, tout ce qui est imparfait et tout ce qui est péché. Alors vraiment, habitants de Brioude, vous êtes privilégiés, vous avez le chemin de la beauté, vous êtes vous-même chef d’œuvre de Dieu, et pour ce qui manque encore, vous avez le Christ lépreux qui dit : « Donnez-moi votre lèpre, je la porterai jusqu’à la fin des temps, vous vous présenterez alors en extrême beauté à mon Père de toute perfection. »

A la fin de la messe, le Cardinal Danneels bénit les vitraux en prononçant trois prières, en l’honneur du Christ, de la Vierge Marie et des saints. Une louange à Dieu et une demande pour les hommes. Offrande de l’encens, symbole universel de la prière et de l’âme qui s’élève vers Dieu.