Samedi 11 mai 2013, dans le cadre du 33ème Festival d’Auvers-sur-Oise, de nombreuses personnalités Auversoises, amis et invités se pressaient pour découvrir la nouvelle exposition du Père Kim En Joong.

C’est dans la Galerie d’art contemporain d’Auvers-sur-Oise, que l’on pouvait découvrir, toiles, céramiques et  vitraux. Pour fêter le cent soixantième anniversaire de la naissance de Vincent Van Gogh, étaient exposées 160 toiles de petits formats, lieux de mémoire parcourus par Vincent Van Gogh.

© Laure de Clermont-Tonnerre

Après les discours des personnalités et du Père Kim, Jean-Claude Pichaud , ami de longue date, et auteur du livre  » Kim En Joong, et le Cabanon de Saint-Paul « , présenta le parcours artistique du Père Kim.

 » Certains lieux semblent attirer, tel un aimant, les créateurs, les artistes : écrivains, peintres, musiciens, viennent y trouver l’inspiration, méditer, travailler …On se souvient de l’émotion de Rostropovitch quand il découvrit Vézelay, la colline inspirée, de Jules Roy qui a tant écrit à l’ombre de la basilique près de laquelle il repose et de tant d’autres… Max Pol Fouchet, Maurice Clavel, Ingelbrecht…

Votre parcours artistique a commencé voici plus de cinquante ans. Sur ce long chemin où, aujourd’hui comme hier, vous avez dépensé tant d’énergie, les circonstances vous ont amené à connaître des lieux divers tant en France qu’à l’étranger.

J’en retiendrai trois : celui qui nous rassemble aujourd’hui, l’abbaye de Fontfroide où je vous rencontrais dans l’été 1989 et le cabanon de Saint-Paul, titre de l’ouvrage que je viens de vous consacrer et qui retrace votre longue ascension vers la lumière.

Auvers-sur-Oise : Le choix d’un tel lieu d’exposition n’est pas anodin. Quand on songe aux artistes, célèbres ou inconnus qui, depuis cent-cinquante années, ont découvert et peint ces paysages, on ne peut qu’être saisi par un sentiment voisin du sacré tant la vision du monde de certains créateurs s’est inscrite à jamais dans nos mémoires et dans la votre en particulier. Ainsi, à la suite de Daubigny, ces ruelles, ces sentiers descendant vers l’Oise ont vu passer Cézanne, Corot, Pissarro et pour ses dernières semaines terrestres, « un peintre étrange par ses yeux et la rousseur de son poil » tel que le décrivait René Char dans l’un de ses derniers recueils ayant pour titre « Les voisinages de Van Gogh ». C’était en mai, comme aujourd’hui, donc voici cent-vingt-trois ans que Vincent surgissait venu de « ce pays au ventre de cigales »…et s’effondrait en juillet dans ce « champ de blé aux corbeaux » après nous avoir donné en ces quelques semaines plus de soixante-dix toiles et dessins. A sa suite, le douanier Rousseau, Vlaminck et bien d’autres vinrent ici se pénétrer de ce lieu inspiré…

Qu’il me soit permis de m’attarder sur deux de ces visiteurs en particulier. Tout d’abord Otto Freundlich vint ici dans les années 30…voici vingt ans, je correspondais avec Edda Maillet conservateur du musée de Pontoise afin de rassembler une documentation sur cet artiste au destin si tragique, sculpteur, peintre dont l’abstraction m’avait séduit ; son œuvre fut en partie détruite par les nazis ; réfugié au sud de la France, près des Pyrénées, il ne put échapper à la barbarie ; dénoncé, il disparut dans les camps… Son épouse est retournée à Auvers-sur-Oise ; elle y repose près de Vincent et de Théo. Un autre visiteur m’interpelle… Dans le parc, sous les doigts de Zadkine, le peintre étrange comme l’écrit Char « ameute le mistral à l’extrême avec la présence encombrante de son chevalet, de sa palette et de ses toiles ficelées à la diable » : Vincent est là, près de nous depuis 1961.

Etudiant à Paris Assas, voici près de cinquante ans, j’avais rencontré ce sculpteur dans son atelier jouxtant la faculté : j’ignorais tout alors de son parcours, de son œuvre ; dans cet univers de pierre, de glaise, d’esquisses, près de sa femme, il se désolait que Malraux ne fasse rien pour lui. Picasso avait les honneurs du Grand Palais ; l’année suivante, il disparaissait. Ainsi, aujourd’hui, votre présence à Auvers, mon Père, s’inscrit donc dans une saisissante continuité ; et puis, comme nous le verrons, nombreuses sont les correspondances entre votre recherche et celle du plus illustre, du plus fulgurant de ces voyageurs…

Le second lieu symbolisant une étape de votre parcours, mon père fut : L’ Abbaye de Fonfroide.  J’évoque dans un chapitre de mon ouvrage cette  « rencontre de Fontfroide » durant l’été 1989. Par hasard, dans ce lieu qui m’est si cher, aux portes des Corbières, j’allais, une fois encore, cette année-là, retrouver dans ce vallon la fraîcheur des voûtes de l’abbaye, l’élégant cloître, respirer les parfums des garrigues… Pour la première fois, l’actuel propriétaire, Nicolas d’Andoque, petit-fils de Gustave Fayet, sauveur des lieux en 1908, grand ami des artistes de son temps , Paul Gauguin, Odilon Redon, notamment , peintre lui-même, avait pris l’initiative d’une exposition. Dans le silence, sur l’ocre rosé des murs cisterciens, vingt et une toiles d’exceptionnelles dimensions m’éblouirent par leurs blanches immensités traversées de brefs éclairs de couleurs : votre habit blanc semblait ne faire qu’un avec la toile immaculée. Cette rencontre imprévue marqua le début d’une constante et profonde amitié ; l’année suivante, à mon initiative, Carpentras et le Palais des Papes vous accueillaient…

Vingt ans plus tard, en juin 2009, à droite du chœur de l’abbatiale, j’étais aussi présent lors de l’inauguration de vos lumineuses verrières dans la chapelle des Morts. Ainsi, dans ce lieu où Odilon Redon peignit dans la bibliothèque les célèbres panneaux « Du jour et de la nuit », vous avez, vous aussi laissé une trace…

Mais, dans ces terres pleines de soleil, un troisième lieu vous avez déjà accueilli : Le Cabanon de Saint-Paul

© Joël Damase, photographe

Oui, ce « cabanon de Saint-Paul » (Saint-Paul-de-Vence) que vous avez découvert voici plus de trente ans, est lui aussi un lieu symbolique : c’est pour cela que j’ai voulu accoler votre nom à ce lieu pour le titre de l’ouvrage publié récemment aux Editions du Cerf à l’initiative du Père Nicolas Jean Sed. Oui, dans cet été de 1976, vous découvriez Saint-Paul-de-Vence : j’écrivais : « Il vint et fut ébloui. Entre la mer et la montagne, face à l’aveuglante clarté des cieux, découvrant l’odorante végétation méditerranéenne, le jeune Père Kim n’imaginait pas alors qu’un rendez-vous allait au fil du temps se nouer un cette terre de feu et qu’ainsi, il pourrait retrouver, à l’aube de l’été, un atelier imprévu dans l’humble cabanon mis à sa disposition par les accueillantes religieuses !… Que d’heures de travail, de méditation, passées depuis dans cette naturelle thébaïde … »

Là aussi, en vous rendant chez vos amis Pierre et Madeleine Chave, dont la galerie Chave, « Les Mages », accueillit tant d’artistes, vous pouviez évoquer le souvenir de célèbres visiteurs. Chagall, Braque, Dubuffet, Max Ernst, Man Ray, et bien sûr Matisse en sa chapelle ; ce « testament » de Matisse, vous n’avez cessé d’y revenir depuis votre première visite et votre écrit de 1979….cet « allègement d’esprit » dont il parlait, vous l’avez-vous aussi recherché sans ménager vos efforts ! Face au cabanon, près des silhouettes de Giacometti, la Fondation Maeght vous permettait de converser avec Jean-Louis Prat qui souvent venait découvrir vos récents travaux. Pendant trente-sept ans, vous avez principalement durant l’été, lutté avec la toile vierge. Sous les pins, les palmiers, vous avez peu à peu capturé les couleurs.

Oui, Saint-Paul-de-Vence, Fontfroide,  Auvers-sur-Oise, sont dans votre cheminement des lieux hautement significatifs !

Mais Auvers s’en distingue par la présence invisible de celui qui y repose à jamais : dans le jardin de Daubigny, face au château d’Auvers, devant l’église, dans les ruelles, Vincent est partout ! Sa vie douloureuse, misérable, son travail acharné, passion dévorante qui l’a conduit jusqu’ici, nous en avons notamment connaissance par sa correspondance avec Théo…

Puisque le hasard vous conduit jusqu’ici, qu’il me soit permis de faire très rapidement quelques « rapprochements » entre son œuvre et la votre…

J’ai mis en relief trois points :

– la profusion des œuvres,
– la curiosité pour les créateurs venus d’un autre monde,
– le lent triomphe de la couleur.

La profusion des œuvres

Malgré le poids des ans, votre activité picturale, toiles, vitraux, céramiques, ne faiblit pas bien au contraire, souvent, certains de vos proches vous supplient de ralentir….mais, vous avez encore tant à dire, à approfondir que vous négligez ces conseils.

En 1885, Vincent écrit : « Je suis très occupé à dessiner des figures, mais il faudra que j’en fasse une centaine avant de pouvoir en peindre ; cela m’épargnera de l’argent et du temps ». Dans une autre lettre de 1885 : « Je travaille dur et tous les jours aux dessins de personnages, mais il faut que j’en aie bien une centaine, peut-être davantage, avant d’en avoir fini » . Dans sa trop brève existence, on a recensé plus 2000 œuvres, dessins, peintures….dans les quinze mois à Arles écrit Jean-Pierre Camoin « d’un labeur intense et passionné malgré la pauvreté, la solitude, la souffrance…il peignait deux-cents tableaux, presque autant de dessins et écrivait autant de lettres ».

© Laure de Clermont-Tonnerre

Si l’on devait recenser votre production, toiles, vitraux, céramiques, près de cinq mille œuvres pourraient être citées !…il est vrai que votre existence terrestre est déjà près du double de celle de Vincent. Comment expliquer une telle profusion ? A côté, du désir de tout artiste d’aller toujours plus loin dans la recherche de sa propre vérité et donc de travailler sans cesse, certains, animés par ce désir frénétique, sont aidés dans cette démarche par une maîtrise, une technique qui leur permettent une très grande vitesse d’exécution.

Dans une lettre à sa sœur Wil, écrite à Arles, Vincent précise dans ce petit tableau de la plaine de La Crau, véritable hymne à la vitesse : « Mettons qu’on se trouve dans les blés. Eh bien, au cours d’une paire d’heures, on doit pouvoir peindre le champ de blé et le ciel par dessus, dans le lointain ».

A propos de votre peinture, Jean Thuillier écrit : « Méprisant la lenteur, méconnaissant l’inertie, le trait refuse le calme et la paix, recherche l’affrontement, le choc qui stimule et exaspère »…

Michel Ragon note que « Monet ne mettait que deux heures pour peindre ses Meules » …en 2009, à Saint-Paul, les « transes acryliques » d’Henri Michaux se confrontaient à « votre impulsion du trait…plein de colère créatrice » ; l’écriture du signe est liée à la vitesse d’exécution, caractéristique de l’art asiatique.

Second rapprochement avec Vincent…

La curiosité pour les artistes venus d’un autre monde. Adolescent, aux Beaux-Arts à Séoul, vous découvriez avec ravissement et passion l’art de l’occident ; Monet vous fascinait ; il est demeuré votre Maître : l’hommage que vous lui rendiez à Rouen en 2010 en témoignait. Venu d’Extrême Orient, votre regard s’est ainsi porté vers l’Europe et plus particulièrement sur la France; mais,dans vos vastes compositions, le trait,souvenir de la calligraphie est présent : vous déclariez d’ailleurs : « Je porte mon regard au – delà des reflets de la Seine, des nymphéas, des meules, de la cathédrale, et je comprime ma contemplation pour l’exprimer d’un seul jet, en un seul tableau comme les maîtres d’Extrême-Orient ».

Dans l’autre sens, Vincent, lui, s’est intéressé à l’art venu d’Asie, d’Extrême-Orient : les gravures japonaises, chinoises lui inspirent « Les pruniers en fleurs », « Le pont sous la pluie » d’après Hiroshighe et aussi de multiples dessins : à propos de « La Crau ». En 1888, il écrit : « Ca n’a pas l’air japonais, et c’est la chose la plus japonaise réellement que j’ai faite… ». Cette même année il peignit ce très beau coucher de soleil sur le Rhône. Lettre à Théo : « L’eau était d’un blanc jaune et gris perle trouble, le ciel lilas et bande orangée au couchant, la ville violette….c’était de l’Hokusaï pur… » .

Dernier et troisième rapprochement : La lente évolution vers la couleur… En décembre 1971, étaient présentées à Paris à l’Orangerie plus de deux cents œuvres de Vincent prêtées par le fils de Théo avant qu’elles ne rejoignent définitivement Le Rijks-muséum Vincent Van Gogh d’Amsterdam : Jean Châtelain, alors Directeur des Musées de France, écrivait dans la Préface du catalogue : « Nous avons tendance à considérer comme spontanés ce goût de la lumière, ce rejet de la forme stricte, cette synthèse de courbes et de couleurs qui ont été au contraire l’aboutissement d’une évolution, dont la connaissance rend Van Gogh encore plus émouvant car elle permet de mieux sentir, derrière les dons du peintre, la sincérité profonde de l’homme. »

L’aboutissement d’une évolution.

Oui, combien le chemin a été long, dur, tortueux depuis les premières toiles si sombres, les teintes assez ternes des toiles parisiennes. Le soleil du midi finit par transfigurer sa palette…et jusqu’ici, à Auvers, dans ses écrits, les notations sur les couleurs sont nombreuses. Une des dernières (juin 1890) portrait de Mlle Gachet : « La robe est rose, le mur dans les fonds vert avec le point orangé, le tapis rouge avec un point vert, le piano violet foncé ». En mettant chez Vincent l’accent sur cette longue évolution, comment ne pas songer, mon Père, à votre propre parcours ? Ainsi, comme je l’évoque dans le chapitre « Le lent envahissement de l’espace » : « Dans les quinze premières années parisiennes, la couleur semble retenir son souffle… »

C’est l’époque où le blanc envahit l’espace, « blanc » résultat aussi des contraintes matérielles de l’époque, la pauvreté des moyens interdisant les vastes châssis et les riches palettes, problèmes connus de Vincent privilégiant le dessin pour préserver les coûteuses couleurs ! Et puis peu à peu, comme je le retrace dans les chapitres « Et la rivière devint fleuve », « le doux incendiaire », les somptueuses couleurs, les dégradés imprévus, aériens, les subtils raffinements envahissent les toiles.

© Laure de Clermont-Tonnerre

Soudain, le soleil s’invita dans cette irrésistible ascension…

Et ce fut et c’est toujours, l’aventure des vitraux qui a magnifié ce triomphe de la lumière : de la cathédrale d’Evry à l’apothéose de Brioude, de l’Irlande à l’Autriche, bientôt en Belgique, de l’humble chapelle aux cathédrales, vous avez su faire chanter les pierres millénaires ….

Mais, comme vous l’écrivez lors de l’inauguration récente des vitraux à Notre-Dame de la Compassion en Suisse, il y a derrière ces couleurs une autre réalité ; « Pour le visiteur, mes vitraux ne sont donc pas un simple jeu de couleurs mais un regard rayonnant vers la Lumière » … « Le violet symbole de Royauté, de divinité, de pénitence, le rouge pour la Passion et l’Esprit Saint, le bleu, reflet de la pureté… »

En terminant, permettez-moi de citer encore Van Gogh dans une lettre à Théo du 8 août 1888 ; malgré tout son labeur, il lui semble n’avoir rien fait et il ajoute : « Je me contenterais volontiers de n’être rien qu’un préparateur des autres peintres de l’avenir… »

Vous voyez, mon Père, Vincent vous espérait…..il était donc normal que vous veniez, ce soir, lui rendre visite… « 

Le Festival, tout comme l’exposition des œuvres du Père Kim se poursuit jusqu’au 5 juillet 2013, deux toiles seront exposées dans l’Eglise Notre Dame d’Auvers, lieux des concerts.