Le Père Albert Patfoort enseignait la théologie dogmatique lorsque j’étais étudiant à l’université pontificale Saint Thomas d’Aquin à Rome (1978-1985). Je crois pouvoir dire, au nom des français qui fréquentaient alors cette université dominicaine, qu’il nous impressionnait tous.

Très vite, malgré son évidente modestie, nous sentions que nous avions la chance de fréquenter un esprit particulièrement fin. Certes, son accent français facilitait la compréhension des cours donnés en italien. En fait, le Père Albert Patfoort, rendait accessible la théologie de Saint Thomas d’Aquin, tout en la prolongeant. Dans le cours fondamental sur la Trinité, il s’appuyait essentiellement sur la cohérente pensée de Saint Thomas d’Aquin, s’attachant à en souligner les sources bibliques, stimulé par la Constitution Dei Verbum du Concile Vatican II.

Au moment de son décès, je me suis aperçu que le polycopié de son cours sur la Trinité est le seul que j’ai conservé de mes études à Rome. Il l’avait intitulé « Le mystère du Dieu vivant ». La première partie traitait de L’unique océan de la divinité ou la condition interne commune au Père, au Fils et à l’Esprit Saint ; et la seconde des Trois possesseurs de l’unique océan de la divinité ou la condition interne respective du Père, du Fils et de l’Esprit Saint.

Notre maître usait de sa raison et nous invitait à en faire de même mais sans jamais se départir d’une foi vivante. Sa théologie était autant rationnelle que spirituelle, en tous les cas jamais desséchante. Pourtant, il n’en ignorait pas le risque. Dans son introduction, avec beaucoup de finesse, il mettait en garde contre l’usage de la raison « qui s’attacherait de manière exclusive à une idée jugée essentielle, rejetant ce qui lui semblerait incompatible avec elle ». Pour lui, cela empêcherait de demeurer ouvert sur le mystère qui vit lorsqu’il est accueilli dans sa globalité, y compris ses paradoxes parfois difficilement conciliables dans l’esprit humain. Par définition, personne ne peut prendre la mesure de « l’océan de la divinité ».

Le Père Albert Patfoort notait que « pour la prière elle-même, la réflexion théologique aide à purifier la foi, à respecter la manière divine selon laquelle se vérifie ce que Dieu dit de lui, à entrer dans le jeu de Dieu de manière plus consciente ». Il ajoutait « qu’il reste vrai que la réflexion théologique ne doit pas supplanter la prière, mais au contraire lui céder la place, après avoir préparé l’intelligence à un regard mieux orienté ; de ce point de vue, rien n’est plus précieux que la dévotion à Notre-Dame ». Nul doute que notre Père vivait ce qu’il enseignait.

Contemplare et contemplata aliis tradere (contempler et transmettre aux autres ce qui a été contemplé), telle est la devise dominicaine que le Père Albert Patfoort illustrait magnifiquement. Il était disponible pour ses étudiants comme, d’ailleurs, la plupart des professeurs de l’Angélique. Je ne l’ai jamais entendu prétexter d’écrire un article ou de faire une recherche pour s’excuser de ne pouvoir nous recevoir. Les seules excuses que je lui connaissais étaient un service communautaire ou un engagement extérieur.

Dans les rencontres personnelles, il était fort délicat. Sans sortir de son rôle de formateur intellectuel, il prenait soin de nous demander de nos nouvelles et se réjouissait de notre avancée vers l’ordination. Il nous inspirait confiance et nous faisait confiance. Si nous commencions à parler des difficultés internes de l’Eglise, il ne jetait jamais d’huile sur le feu. En tous les cas, il se gardait bien d’émettre une critique sur nos propres formateurs du séminaire, sur des évêques ou sur ses frères.

La foi du Père Albert Patfoort était une foi joyeuse. Son visage s’éclairait lorsqu’il nous parlait de Dieu. Parfois même, il riait en nous découvrant une trouvaille de Saint Thomas. Il y avait de l’enthousiasme, au sens étymologique du mot. Il m’a donné le goût de la Vérité, en Dieu synonyme de Charité. Merci à vous, Père Albert Patfoort, et à l’école dominicaine qui vous a appelé à ce ministère si précieux de l’enseignement.

Dominique Lebrun
Archevêque de Rouen, ancien Evêque de Saint-Etienne