Le 20 septembre 2010, aux Editions du Cerf, nombre des proches et des admirateurs du Père Kim s’étaient réunis pour l’entourer  lors de son 70ème anniversaire.

La rencontre était toute justifiée pour fêter, la remise au Père Kim des insignes d’Officier des Arts et Lettres, à Brioude le 20 août dernier, par Monsieur Frédéric Mitterrand, Ministre de la Culture et de la Communication.

Plusieurs allocutions et hommages lui furent rendus et un accord de partenariat fut passé entre l’Institut Kim En Joong et l’Association, Chartres Sanctuaire du Monde, représentée par Madame Servane de Layre-Mathéus.

Intervention du Père Eric de Clermont-Tonnerre, o.p :

 » Chers amis,
Je suis très heureux de vous souhaiter la bienvenue aux Éditions du Cerf pour cet hommage amical que nous voulons rendre, avec vous, aujourd’hui, au Père Kim En Joong à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, ainsi qu’à l’occasion de sa promotion au grade d’Officier des Arts et Lettres.

Cher Père,

C’est avec joie, fierté et émotion qu’au nom des frères du Couvent Saint Dominique et au nom des Éditions du Cerf, de leur directoire et de leur personnel, je tiens à vous souhaiter un très bon anniversaire et à vous dire combien nous sommes heureux de la reconnaissance officielle dont vous avez été l’objet de la part de l’État français et des instances de la culture en France.

© Joël Damase

Nous avons habité, vous et moi, pendant neuf années, dans la même communauté, où vous êtes toujours, le couvent de l’Annonciation. Mais votre pudeur et ma timidité, mes voyages comme prieur puis comme provincial et vos déplacements déjà nombreux pour des expositions, ont fait que, durant cette période, nous n’avons pas beaucoup échangé.

Déjà nous étions nombreux à admirer votre engagement entier, comme religieux, comme prêtre et comme prêcheur, dans la création artistique et votre travail acharné, persévérant, pour transmettre sur les toiles, par le jeu des couleurs, des mouvements et de la matière, le fruit de votre contemplation.

 

Déjà se développaient à l’égard de vous-même et de votre œuvre une certaine admiration et une certaine reconnaissance dans l’ordre dominicain au plan international : c’est l’époque des expositions à Rome, en particulier à Sainte-Sabine sous le gouvernement du frère Timothy Radcliffe. Déjà vous aviez abordé l’art du vitrail et réalisé plusieurs séries de vitraux en France et à l’étranger.

Déjà, nous vous savions humblement mais sûrement placé dans la lignée fraternelle et artistique de Fra Angelico et du Père Couturier. J’ai suivi tout cela, à l’époque, avec grand intérêt, admiration et confiance, mais avec une certaine discrétion.

Car vous étiez bien seul durant la période dont j’ai parlé il y a un instant et vous n’étiez pas toujours compris ; parfois même humilié. Il est heureux que de nombreux amis et amateurs de votre art vous aient soutenu ainsi que plusieurs frères dominicains aînés qui vous ont accueilli en Europe puis à Paris et qui ont toujours cru en vous et en votre travail.

C’est ici, au couvent Saint-Dominique et aux Éditions du Cerf, que j’ai appris à mieux vous connaître et vous comprendre à la faveur d’une collaboration qui n’a cessé de grandir, grâce notamment au travail assidu, méthodique et compétent du frère Nicolas-Jean Sed (devenu quasiment votre complice). Nous l’avons vu y mettre le doigt, puis la main, puis le bras… mais surtout le temps et le cœur pour construire avec vous, autant que possible, le meilleur rayonnement de votre œuvre et vous aider à surmonter les obstacles qui surviennent toujours lorsqu’il faut se faire connaître et créer les liens nécessaires à la poursuite du travail artistique et à sa fécondité.

© Joël Damase

Je suis heureux de cette collaboration entre vous-même et le frère Nicolas-Jean, entre vous-même et les Éditions du Cerf et je l’ai toujours appréciée et encouragée. Même si les Éditions du Cerf ne sont pas seules concernées mais qu’il faudrait inclure beaucoup d’autres personnes et institutions qui interviendront ou seront mentionnées ce soir, cette collaboration a permis, et je le dis avec fierté, d’augmenter l’étendue du rayonnement de votre œuvre, de multiplier la variété et le nombre des expositions ; elle s’est traduite aussi par de nombreuses publications qui ont accompagné ce travail ; elle a été récompensée par la multiplication des chantiers qui vous ont été confiés.

Vous êtes devenu ainsi un auteur et un collaborateur des Éditions du Cerf parmi les plus proches et, par la suite, un membre de notre communauté fraternelle.

Nous nous reconnaissons dans votre travail, nous qui sommes éditeurs, comme vous reconnaissez le nôtre. Nous vivons le même type d’affrontement aux réalités, les mêmes types d’exigences, celles du travail professionnel et de la compétence, les mêmes types de combats. Vous avez la matière, les couleurs et la lumière ; nous, nous avons les textes, les mots et le papier. C’est le même type d’engagement, sous l’inspiration du Dieu Créateur et de notre Dieu fait homme, qui nous unit, dans la fidélité à l’engagement ferme et joyeux de saint Dominique, dans la prédication.

Comme le déclare solennellement le Prologue de l’Évangile de Saint Jean :

Le Verbe s’est fait chair,
il a habité parmi nous,
ce Verbe qui était là
vraie lumière qui éclaire
tout homme venant dans le Monde.

Très bon anniversaire, très cher Père Kim. Nous associons à notre hommage et à notre reconnaissance vos proches, en particulier votre père que vous avez revu il y a peu en Corée, et tous ceux que vous aimez et qui vous sont chers. »

Lettre envoyée par le Cardinal Godfried Danneels, Archevêque Emérite de Malines-Bruxelles :

 » Père Kim,

De tout cœur je m’associe à toutes les personnes ici présentes pour célébrer le 70ème anniversaire du cher Père Kim .Toutes mes félicitations Père en ce jour de joie et d’action de grâces.

Oui, je rends grâce à Dieu pour ce don que le Seigneur à fait à son Eglise et à l’humanité, dans la personne et dans l’œuvre du Père Kim. Dans les années que j’ai eu la grâce de le rencontrer et de le connaître, j’ai appris à connaître sa profonde humanité et son amour du beau, la grande valeur de -son-art- : J’ai admiré tout -ce qu’il-a réalisé- au cours de sa vie d’homme religieux et d’artiste. Ses œuvres sont innombrables : ses vitraux, sa peinture, ses lithographies et ses céramiques.

© Joël Damase

Dans combien d’églises le Père Kim n’a-t-il pas, par ses admirables vitraux apporté lumière, couleurs et beauté ? Je pense en particulier à Brioude. Pour toujours, le Père Kim inonde la basilique de la lumière du soleil, ce don cosmique de Dieu à notre planète. Dieu change sa lumière à chaque heure du jour et le Père Kim la caresse et la conduit dans toutes ses variations jusque sur le noble visage des hommes, que Dieu leur a donné le jour de sa création et qui ne sont que le reflet du visage de Dieu. Par la lumière du soleil qui change d’heure en heure, les visages changent et révèlent tour à tour les mille facettes de la beauté du visage de Dieu quand il regarde avec amour ses enfants.

Je rends grâce à Dieu pour le Père Kim. Il nous a aidé à trouver Dieu par le chemin du beau. Car à côté du chemin du vrai – Dieu est la Vérité – et du bon – Dieu est la suprême Bonté et la perfection même-, le chemin du beau reste trop peu pratiqué à notre époque pour trouver Dieu. Pourtant la beauté est le troisième nom de Dieu. L’art du Père Kim est ce précieux cadeau que le Seigneur nous donne, à nous et à tous les innombrables chercheurs de Dieu de notre temps.

Cher Père Kim continuez votre chemin du beau. Que Dieu vous donne encore de longues années fécondes et les forces pour réaliser votre vocation, je dirais plutôt votre ministère. Et soyez assuré que, même si un jour, Dieu vous rappellera auprès de lui, comme nous tous d’ailleurs, que vos œuvres et en particulier vos vitraux, vous garderont présent au milieu de nous. Ce n’est pas donné à tout le monde de laisser à l’Eglise et à l’humanité un tel héritage. Vous continuerez pour toujours, à nous parler de la beauté de Dieu avec la complicité de son beau soleil.

Bon anniversaire, cher Père Kim ! « 

Discours de Servane de Layre-Mathéus :

 » Cher Père Kim,

À l’invitation de votre communauté et des hautes personnalités civiles et religieuses de votre Institut, que je salue avec reconnaissance et respect, nous voici réunis, en votre honneur et pour vous fêter ; vous le voyez, les membres de Chartres, Sanctuaire du Monde, sont nombreux ce soir, auprès de vous, et je parle en leur nom…

Merci, Père Sed, de me donner la parole pour apporter un témoignage et nous réjouir d’un partenariat avec l’institut Kim En Joong.

Nos liens ont pris naissance doucement, discrètement, et de façon inattendue. C’était ici même, il y a environ douze ans, que le Père Ephrem me présentait à vous, lors d’une exposition de quelques-unes de vos œuvres. Nous avons, très vite, évoqué Chartres, le Centre du Vitrail, les ateliers Loire, et tout ce travail de création que vous meniez alors. C’est l’objet de la grande rétrospective, « Entre Ciel et terre », que présente, au Centre du Vitrail, Jean-François Lagier et à laquelle vous êtes tous conviés !

Mais vous n’aviez pas connaissance, cher Père, des efforts, souvent laborieux, que nous devions mettre en œuvre – par la recherche de mécénat – afin de restituer aux vitraux de la cathédrale leur splendeur d’origine, celle qu’ils avaient au moment de leur création, aux XIIe et XIIIe siècles.

Mise en confiance par votre intérêt, je vous explique notre travail et, un peu surprise, je devine des larmes d’émotion, de compassion, briller dans vos yeux ! « Je vais vous aider. » Vous ne pouviez qu’être attristé, car, de ces vitraux, même pollués et obscurcis, vous recevez un élan, une inspiration qui nourrissent depuis longtemps votre âme et vos talents. Votre tempérament de combattant, qui vous pousse, comme vous le dites, à « aller des ténèbres vers la lumière », vous a, sur-le-champ, décidé à soutenir nos engagements pour Chartres. Tel était notre objectif, depuis dix-huit ans : participer à la sauvegarde et au rayonnement de la cathédrale. Un engagement et un service qui nous unit tous.

© Joël Damase

Dès lors, vous nous avez invités à l’animation et à la promotion de plus de six de vos expositions, très belles expériences, conduites avec l’élan de Caroline Berthod, notre chargée de mission. La première fut celle de monsieur Chozo Yoshii, dans sa prestigieuse galerie de l’avenue Matignon. D’autres furent organisées, ici, par les Éditions du Cerf ; vos toiles furent également exposées dans la cathédrale, notamment de très grands formats dans les transepts. Actuellement, se tient une nouvelle exposition dans la chapelle Saint-Piat, futur site du trésor.

Pour chaque vente, vous avez accordé à notre association une part du montant, destinée à la restauration des vitraux de Chartres, notamment pour la baie de saint Martin dans le haut chœur et pour les lancettes du portail sud, en particulier celle de Saint Luc.

À chaque étape, pour chaque nouveau chantier – par exemple, la restauration à venir de trois doubles baies et de leurs roses dans les transepts –, vous prenez soin de connaître les conditions du travail si délicat conduit par Patrice Calvel, architecte des Monuments historiques.

Il est passionnant de voir comment un artiste contemporain, comme vous, peut devenir solidaire de la conservation d’œuvres anciennes, dont le message reste pour lui si actuel ! C’est l’esprit, je crois, du partenariat qui unit désormais Chartres, Sanctuaire du Monde, à votre Institut.

Cher Père, il reste soixante vitraux à restaurer ! Notre association, fondée il y a dix-huit ans par des personnalités éclairées, telles que Pierre Firmin-Didot, Albert de Schonen et Louis Dauge, a atteint son âge adulte. Elle coopère avec les services de l’État en toute transparence, apportant parfois 50 % du coût des travaux, parfois la totalité pour des actions pilotes comme la restauration récente de la chapelle axiale.

« Ne vous découragez pas, continuez », nous disent les donateurs. Pour certains projets, nous continuerons à coopérer avec d’autres associations chartraines et avec des comités étrangers comme American Friends of Chartres.

Notre motivation profonde est le rayonnement du message de Chartres, message vraiment universel, au service, par la beauté, de ce langage de l’âme comme le disait Saint Bernard de Clairvaux.

Merci, cher Père Kim. « 

Discours de Jean-Claude Pichaud :

 » Quelle année ! Et nous ne sommes pas arrivés à son terme…

Ce fut d’abord Chartres et la sublime rétrospective du Centre International du vitrail, puis Rouen avec, dans la cathédrale, la lumière des impressionnistes et l’hommage à Monet, et puis Lyon…

Oui, en ce 28 juin dernier, dans la primatiale Saint-Jean, face à la verticalité de vos douze toiles suspendues comme d’immenses flammes dans la nef, je ne pouvais m’empêcher de songer à la cascade de Nachi, « ce glaive blanc dressé vers le ciel » dans la forêt des cèdres noirs, dont la vision et la représentation avaient tant impressionné André Malraux au cours de ses voyages au Japon ; lors de son ultime contemplation, face à la sublime verticalité de la chute d’eau, il rejoignait « la lumière dans tous ses symboles pour y nourrir une dernière fois ses rêves de spiritualité ». « Glaive blanc », « cèdres noirs », votre exposition en noir et blanc de Tokyo, le 10 septembre dernier, n’était peut-être pas due au hasard…

Cette universelle méditation, ce désir secret, comme vous le disiez devant votre création de Dublin, de « retrouver le chemin de la beauté universelle et diverse » et « d’ouvrir les portes révélant un autre monde, un monde immuable » où règnent dans l’espace « la joie, l’harmonie », ne sont-ils pas liés depuis toujours à votre passion pour ce monde de l’art qui dès l’adolescence avait su faire vibrer votre sensibilité ?

Passion, oui, mon Père, vous êtes un passionné : passion de l’art, passion de la foi, les deux unies dans la passion de la Beauté…

Ainsi, dans votre première passion, celle de l’art, l’abstraction n’a pas correspondu à un choix délibéré, à une volonté réfléchie de participer à l’engouement du moment ; quand, aux Beaux-Arts de Séoul, après avoir découvert et étudié les grandes bases classiques du dessin, de la peinture, vous fut révélé ce monde de        « formes inédites », comme l’écrivait dans les années soixante Michel Ragon, votre vive sensibilité succomba à cet univers où l’imaginaire régnait en maître…

Peut-être désiriez-vous ainsi, inconsciemment, échapper à ce monde dur, violent, à cet univers de guerre, d’exode, de faim qui avait tant marqué votre enfance et votre adolescence… En 1965, pendant votre service militaire, une première toile fut remarquée par un critique américain ; il parlait de Miró, de Dubuffet. Désormais, vous apparteniez à jamais à ce mouvement déjà ancien, puisque né avec Kandinsky autour de 1910.

Votre abstraction qui, par son essence même, vise l’universel, s’enracine pourtant comme toute œuvre d’art digne de ce nom dans un pays, une culture ; Corot, Monet, Renoir, Bonnard, Matisse, par exemple, reflètent la clarté, l’équilibre, le raffinement, en un mot la discrète élégance à la française, comme le soulignait si magnifiquement Aragon dans son roman sur Matisse ; c’est parce qu’ils sont profondément français que leur œuvre trouve un écho universel.

Ainsi, comme le rappelait en 1973 le Père Lelong, « vous avez derrière vous quatre millénaires de peinture à l’encre de Chine ; vous avez tracé vos premiers caractères du même pinceau de soie avec lequel vous brossiez pour nous vos lavis colorés… » ; oui, cet art du trait, cette écriture du signe sont l’âme même de la peinture orientale ; toute votre œuvre est traversée de ces réminiscences graphiques ; ce sont elles qui donnent à vos compositions leur structure, leur rythme, une dynamique, un élan, une grâce aérienne venue d’Asie ; si votre abstraction fait partie de ce mouvement né en Occident, son rayonnement particulier a sa source dans la lumière de votre lointaine contrée.

Cette écriture du signe est liée à la vitesse d’exécution ; après une longue concentration, une méditation, vous vous jetez sur la toile ou sur le verre, comme me l’indiquait Bruno Loire dans ses ateliers de Chartres. Vous disiez dans cet esprit : « Je comprime ma contemplation pour l’exprimer d’un seul jet, en un seul tableau, comme les maîtres d’Extrême-Orient. »

L’imprévu fait aussi partie de cette vision venue d’Asie ; comme le confiait l’an passé Soulages à Philippe Dagen, « il faut être attentif à ce qu’on n’attend pas, à ce qu’on ne connaît pas, aux accidents de la peinture… » ; Cet « accident » est présent d’une façon très visible dans vos dernières créations où des coulures volontaires cheminent sur la toile ; de même, dans vos céramiques où les cassures provoquées créent un objet nouveau, votre pinceau magnifiant alors l’imprévu comme une offrande au dieu « Hasard »…

© Joël Damase

Mais cette immersion dans l’abstraction aurait pu aboutir à une œuvre torturée, désespérée, à une pauvreté de tons, l’ensemble étant comme écrasé par « un ciel bas et lourd »… « Abandonnez le sujet si vous voulez, mais que ce soit pour m’offrir un éblouissement, non un cauchemar », écrivait jadis Gérard Bauër, alias Guermantes, le célèbre chroniqueur du Figaro. Si, de là-haut, il découvre vos œuvres, combien il doit être heureux !

Parmi toutes les rivières souterraines qui ont traversé vos années de découverte, d’expérience, de travail, j’en relève deux qui sont essentielles : l’amour de la nature, d’une part, et, d’autre part, la fascination pour les impressionnistes, ces maîtres de la lumière, de la couleur.

Oui, à la source de ce chant de joie et d’espérance, il y a donc, comme chez tous vos frères asiatiques, l’amour profond de la nature ; l’homme en fait partie et « rien de ce qui est en elle ne lui est étranger… » En 2001, Flavio Quarantotto met en relief, dans la préface du riche catalogue de l’exposition organisée par la Fondation Antonio Sapone à Belona, cette couleur, substance même de l’objet, issue de la nature, et qui est même « l’élément distinctif de chaque chose ».

Complétant l’offrande inépuisable de la nature, il y a aussi, à l’origine de cette « conquête d’îles inconnues », la découverte des chefs-d’œuvre de l’art et notamment de ceux des impressionnistes. « Ayant choisi la peinture à l’huile dès l’âge de vingt ans, je me suis attaché aux impressionnistes dès ma première rencontre avec eux », disiez-vous avec, bien sûr à la première place, « votre Maître », Claude Monet : combien émouvant fut, en ce début d’année, votre hommage à Rouen, dans la célèbre cathédrale, à ce précurseur de l’art moderne. À la suite du Maître, n’oublions pas Bonnard, ce fou de couleurs, de vibrations, que « vous semblez connaître depuis longtemps ».

Vos créations pouvaient alors commencer leur long cheminement ; d’abord discrète, la couleur envahissait lentement l’espace : c’était le temps du blanc vertigineux des toiles, comme chez Sam Francis. Longues furent les années d’efforts, de recherches, de difficultés, de doutes parfois…

Peu à peu, la rivière devint fleuve : formats nouveaux, collages, la lithographie avec Pierre Chave à Vence, la maîtrise de l’huile… Le fleuve s’embrasa : par des tons de plus en plus raffinés, des beautés insoupçonnées naissent sous vos pinceaux. Dans cette marche silencieuse vers la Beauté, dans cette découverte des merveilles du Créateur, votre rencontre avec la lumière céleste va donner à votre abstraction une dimension imprévue : sur le verre, l’éclat de vos couleurs va soudain être transfiguré…

Dans cette aventure, commencée voici plus de vingt ans à Angoulême, amplifiée dix ans plus tard à Évry dans la vaste et ronde construction de la cathédrale de Mario Botta, nombreux sont les édifices qui ont reçu les richesses de vos élans lyriques… Comme vous le disiez, le rôle du vitrail dans l’architecture, tout en manifestant une réelle présence, est d’aider à redécouvrir la secrète beauté des volumes séculaires, leur finalité suprême et parfois défunte, en faisant à nouveau, par ces incandescences, « chanter les pierres millénaires » : Ganagobie, Sainte-Brigitte du Perguet, Dax, Chartres, Fontfroide, Paris, Thann, Rome, Dublin, Saint-Gerold en Autriche… Votre lumière étend son territoire ! Si nous devions célébrer cette pacifique conquête dans une sorte d’allégorie, comme celle imaginée par Paul Valéry avec « Le Triomphe de Manet », l’apothéose de la basilique de Brioude suffirait au succès d’une telle entreprise !…

Aussi, combien symbolique fut, il y a quelques semaines, à Brioude, l’hommage de la nation rendu par le ministre de la Culture, M. Frédéric Mitterrand qui vous remettait les insignes d’officier dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Dans vos rêves de jeunesse les plus insensés, pouviez-vous imaginer un tel destin, vous qui, le 10 septembre 1940, découvriez près des rizières la lumière de ce monde !…

Mais notre temps terrestre est inexistant. Voici quelques jours, je lisais qu’un physicien franco-italo-américain, installé à Marseille, avait établi une théorie niant le facteur Temps, à la différence d’Einstein. Les répercussions pratiques risquent d’être considérables. Mais vous, vous savez depuis longtemps qu’au-delà de nos pauvres vies, qu’à côté même de l’éternité relative des créations artistiques, il y a une Éternité Absolue, un « point pur » : c’est l’éternité divine, celle qui nourrit sans cesse votre amour pour les invisibles beautés.

« Le chant des constellations » que vous avez su capturer avec votre art, vous nous l’offrez en abondance et nul doute que demain des couplets imprévus viendront bientôt enchanter nos regards, nos âmes et nos cœurs, car, comme Jean d’Ormesson l’écrit dans les dernières lignes de son nouvel ouvrage, « il y a chez les hommes et seulement chez les hommes, un élan vers la beauté et vers la vérité et une soif d’espérance. Tout est bien. »